Qu'est-ce qu'un "tracassin" ? Une somme d'emmerdements, à en croire le roman de Trevor Delocktey, informaticien et journaliste britannique. Reprenant un mot du Général de Gaulle («Maintenant, la machine bouleverse le monde périodiquement et constamment... Cest un tracassin universel»), le Tracassin narre sur un style guindé une enquête du commissaire Legrand et de son assistant La Fouine, en butte aux embrouilles rendues possibles par les réseaux. Le Directeur de l'informatique de la Banque européenne commerciale a été assassiné. Alors whodunit ? (qui l'a fait) cherche Legrand pour qui chaque indice ramassé à terre est riche de révélations.
Les nombreux amateurs de ce genre verront là un cocktail de Sherlock Holmes ou d'Ellery Queen mâtiné de l'ironie d'un sociologue britannique autopsiant ces êtres étranges que sont les Français. C'est donc une enquête à la façon d'un Theodore Zeldin converti au polar sous forme de magouilles internationales, mais aussi pointu côté Internet.«Un Internet, avez-vous dit ? Qu'est-ce donc encore que ce machin?», s'interroge Legrand. Ce qui amène des rafales d'explications du technoïde La Fouine. Entre raideur british et pédagogie technique, le Tracassin sonne comme la rencontre entre une société figée en classe moyenne sinon en voie de disparition, et celle, fuyante, d'un monde nouveau dénué de centre, comme de morale.
F. Mizio © Libération, 1998.
"Le directeur informatique de la BEC est mort dimanche à 18h 30. IL NE S'AGIT PAS D'UNE MORT NATURELLE. De plus on jugera de la moralité de la victime en regardant simplement le contenu du fichier FORTUN/KEY de Crymox...". Tel est le point de départ d'une intrigue policière dont le théâtre est le service informatique d'une banque européenne de premier plan, et l'un des principaux protagonistes, une messagerie internationale cryptée au nom prédestiné de "Crymox".
Crymox (acronyme de "Crypto Mailbox") est l'oeuvre du titanesque HAL, le plus grand constructeur d'ordinateurs de la planète. Toute ressemblance avec des situations ou des personnages existants est évidemment voulue par l'auteur. Le sigle "HAL" (qui devient "IBM" lorsqu'on décale toutes les lettres d'un rang) n'est que l'un des très nombreux clins d'oeil qui parsèment le livre. Trevor Delocktey connaît manifestement comme sa poche le milieu des informaticiens, aussi bien que celui de la banque, et il le restitue à vif, même s'il use parfois de transpositions moins évidentes. Tout commence donc par un "soft-crime", assisté par ordinateur, bientôt suivi de "hard-crimes" plus traditionnels, l'un au halon, le gaz extincteur employé dans les centres informatiques, l'autre du haut de la tour HAL.
Mais l'affaire prend bientôt une autre dimension : le règlement de comptes débouche sur une entreprise d'espionnage économique high-tech d'envergure mondiale. Parallèlement, on passe de l'univers un peu provincial du service informatique d'une banque parisienne (ô, le récit de la lutte pour la succession du défunt directeur !) à celui d'Internet et de la haute finance. Et voici les eaux troubles du cybercrime, où les murs sont des chiffres, où les cambrioleurs se faufilent par des back doors, où une bombe logique, placée au bon moment, peut ébranler l'une des plus puissantes banques de la planète. «Maintenant, la machine bouleverse le monde périodiquement et constamment... Cest un tracassin universel» : ce n'est pas pour rien que l'auteur a placé en épigraphe cette citation du Général de Gaulle, d'où est tiré le titre du roman. Au-delà du suspense (d'ailleurs parfaitement maîtrisé) du cyberpolar, c'est une étude de moeurs sur le milieu de la finance et de l'informatique qui s'ébauche sous les regards entrecroisés d'un commissaire de police technophobe et du jeune chasseur de pirates informatiques qu'on lui a donné pour adjoint. N'est-il pas instructif de voir la façon dont s'articulent les intérêts d'une banque, aux résultats plombés par l'immobilier, et ceux d'un homme d'affaires véreux qui rachète pour les liquider des sociétés en difficulté ?
Mais rassurons-nous vite, tout cela n'est que fiction. Comme l'assure l'un des personnages : "Vous vous méprenez, commissaire, les moeurs de la banque ne sont pas celles de la jungle." Pas plus que celles de la société de l'information. N'est-ce pas ?
Patrice Aron © Le Monde Informatique, 1998.
Les Mac sont minoritaires dans les services informatiques des grandes banques où les PC sous Windows et surtout les consoles Unix dominent. Il n'empêche : le Tracassin de Trevor Delocktey présente l'intérêt de nous faire pénétrer dans ces salles si secrètes. Le Tracassin, c'est par ce terme que le général de Gaulle exprimait sa perplexité quant aux progrès technologiques. Une histoire bien fichue, un suspense maintenu... jusqu'à la fin. L'intrigue qui se déroule à Paris commence avec la découverte du corps du directeur informatique. Une mort bizarre, un dimanche. Un informaticien aussi génial que paranoiaque sème le trouble en envoyant lettre anonyme, message crypté, bombe logique, message posthume... L'auteur, un Anglais, jette un regard particulier sur la France, la police et l'univers bancaire hexagonal. Petite anecdote sur l'édition : mise en page, correction et illustration du roman ont été réalisées sur Mac et via Internet !
Un commissaire de la Police Judiciaire de Paris (dont nous ne pouvons citer le nom en raison de l'obligation de réserve des fonctionnaires) a trouvé le Tracassin passionnant et vraiment très proche de la réalité.
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