LE SAVANT ET LE POETE

 

Rêver d'être l'un et ne pouvoir être l'autre.

Au poète le savant dit un jour : Je vous vois péniblement penché sur vos rimes, sans le moindre profit ni le moindre gain pour vous ou pour les autres, alors qu'autour de nous, les affamés réclament du pain et un progrès libérateur.


A quoi peut bien servir la poésie, alors que la science nous permet de produire tant de richesses nouvelles ? Seules la connaissance et la raison font reculer le mystère et le transforment en pouvoir toujours plus grand pour l'homme.


Le poète répondit :

Hélas ! Il y a deux mystères : celui qui est en nous et celui qui est autour de nous. Quand la science arrache quelques lambeaux à l'un elle fait grandir l'autre.


Car toute connaissance, considérée, chaque fois comme totale et définitive, annule la précédente - qui l'était tout autant !


Le poète, au contraire, s'intègre avec gratitude dans son mystère intérieur, l'exalte, et vit en lui. C'est alors que le mystère se révèle et l'inspire.


Et c'est l'instant sublime de la création lorsque les deux mystères se confondent - sans pour autant disparaître le moindre peu.


C'est ainsi qu'aux savants le temps est toujours compté, et que chaque poème est un instant d'éternité.

 

LA MORT ET LE MOURANT

 

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L'ombre de la mort suit les vivants pas à pas,
Oubliant que chacun d'eux les mène au trépas.

Fatigué de vivre un vieillard impotent,
Ayant amassé des biens très importants,
Souffrait jour et nuit d'un mal incurable.
Ses héritiers se montraient secourables,
Feignant la douleur pour ce mal sans recours,
En l'entendant appeler la mort à son secours.
Mais alertée par les cris du mourant,
La mort arriva aussitôt en courant.
A sa vue le vieillard, en appelant à l'aide,
Horrifié lui dit : - Tu es encore plus laide,
Que l'image qu'ont fait de toi les vivants.
Je ne suis plus aussi pressé qu'avant,
Car il me reste encore ici à faire,
Quelques pressantes et importantes affaires,
Qu'après tout mes héritiers les plus pressés,
Peuvent à la mort directement s'adresser,
Pour qu'avant moi elle les emporte,
Pourvu qu'elle ait son compte qu'importe,
Et qu'en m'accordant du temps davantage,
Les autres aient encore plus d'héritage.
Certains vivent jusqu'à plus de cent ans,
Alors pourquoi ne vivrais-je pas autant ?
Tes décisions sans appel et arbitraires
Sont incompréhensibles et contraires
A l'égalité comme à toute justice
Je te demande donc un armistice.
La mort répondit : - Si ton sort est misérable
C'est qu'au temps tu veux grandeur mesurable
Il est au contraire quantité indéfinie,
Qui ne s'arrête pas après chaque vie.
Pour les vivants je suis un grand mystère,
Et leur faire franchir est mon ministère.
Alors prépare-toi pour ce grand passage,
Où il n'est nul besoin de bagages.
Mais emplis ton coeur d'amour et d'humilité,
Et puisque tu rêves toujours d'égalité,
Avec ceux qui ont le moins reçu, partage !
Tu as atteint ce très grand âge,
Ou à tout moment je puis survenir,
Pense à ceux qui n'ont pu y parvenir.
De la vie je suis l'aboutissement et le fruit,
Que je cueille et dont je ferme sans bruit,
Les yeux devenus trous sombres, pour qu'alors,

S'y allume l'éternelle lumière. - Dit la mort.

 

 

LES ANIMAUX MALADES DE LA VIOLENCE

 

La gent animale était très inquiète,
D'un mal dont elle avait une honte secrète,
Mais qu'elle ne pouvait garder sous silence ;
Ce mal contemporain qu'on appelle la violence.
Les uns proposaient des remèdes,
Et que le sujet devait rester tabou,
Car personne n'en viendrait à bout.
Dont les descendants devenaient des monstres de brutalité,
Et pour essayer de mettre fin à tous ces maux,
Ils convoquèrent une conférence de tous les animaux.
Le lion était toujours le roi,
Mais ne faisait plus guère la loi.
Les autres ne valaient pas bien mieux,
TLe renard, le loup et les autres carnivores,
Firent en sorte que les herbivores,
Ne puissent avoir le droit à la parole,
Affirmant que ce n'était pas dans leur rôle
Et que les victimes de la violence étaient seules coupables,
D'offrir toute la tentation dont elles étaient capables.
Comment ne pas avoir envie de planter nos dents pointues,
Quand on a faim, dans ces masses de chair crue,
Qui ne pensent qu'à manger et à ruminer ?
Tout cet embonpoint ne peut que ruiner
Les pensées et les bonnes résolutions,
De ceux qui pourraient apporter des solutions.
Dans l'assemblée était un âne savant,
Qui prit aussitôt les devants,
En se mettant si fort à braire,
Que personne ne put le faire taire,
Ouvrant la gueule et montrant ses dents.
Avec un énorme rire strident.
Il leur dit dans sa harangue,
Vous voyez ici ma langue,
Qui peut avaler des chardons,
Sans être de bois, mais pardon,
Tout haut je vais vous dire,
Ce que tout bas chacun soupire.
Je viens d'entendre ici plus d'âneries
Que tous les ânes de la terre durant leur vie.
Il n'y a qu'un seul coupable,
Un seul qui soit capable
D'assez d'égoïsme et d'ingratitude,
Pour avoir fait une habitude
Et pour satisfaire ses désirs,
De tuer pour son propre plaisir.
Il tient aussi un double langage,
Qui jamais ne l'engage,
A respecter les lois de la nature.
Pour avoir dénoncé cette imposture,
Je risque des médias la pire des punitions,
C'est d'être frappé d'excommunication.
Car la violence y procure une émotion bon marché,
Mais qui tôt ou tard nous reviendra par ricochet,
En mettant l'humanité plus bas que l'animalité,
Qui ne la pratique pour se nourrir, que par nécessité.
Son discours touchait à sa fin,
Et chacun en restait sur sa faim.
Une faim que certains voulurent satisfaire,
En cherchant à dévorer leurs partenaires.
Si la violence est dans la nature,
Il ne faut pas en faire notre culture.
C'est une force de destruction,
Dont l'histoire nous laisse pour instructions,
Qu'elle finit par détruire ses auteurs.
Malheur aux peuples qui s'en font les incitateurs.
Ce qui m'amène a dire ici sans artifices,
Que la vie a bien plus besoin d'amour, que de sacrifices,
Mais aussi que tout ce qui vit dans la nature,
Tôt ou tard devient nourriture.

 

LES DEUX FRERES

 

Deux frères héritèrent
Un jour d'une propriété,
Qu'ils se partagèrent,
Entre eux par moitié,
Chacun voulant cultiver sa terre,
Suivant ses aptitudes et son caractère.
L'un était généreux de sa peine,
L'autre économe de la sienne.
Le premier mit à contribution tout son savoir-faire
Pour mener à bien cette importante affaire,
Scrutant le ciel, observant la nature,
Pour en respecter les lois sans rature.
Levé tôt pour les labours et les semailles :
Se disant : - Il faut que je travaille,
Pour mériter les dons du ciel,
Qui procure tout ce qui est essentiel,
A la vie des hommes et des bêtes,
Quelques soient les différences dans leurs têtes.
Pour avoir été courtisée comme une femme heureuse,
La nature avec lui fut très généreuse.
Sa récolte fut abondante ; intense moment de bonheur,
Réservé aux laboureurs.
L'autre au contraire,
Ne faisait que le strict nécessaire,
Attendant surtout beaucoup des autres,
Du ciel, des saints comme des apôtres,
N'ayant rien à offrir ni à partager,
Toutes choses lui étant dues naturellement pour l'avantager.
Sa récolte fut comme sa générosité,
Maigre et sans qualité.
La morale de cette courte histoire,
Est qu'en la nature est une mémoire,
Qui récompense la générosité,
Et conduit l'égoïsme à la pauvreté.

 

RATS DES VILLES ET RATS DES CHAMPS

 


Autrefois les rats des villes,
Exploitaient les rats des champs,
D'une façon très habile,
Sans vouloir être méchants.

Obligés aux durs labeurs,
Tôt le matin tard le soir,
Entretenant sur eux la peur,
De concurrence sans surseoir.

Ainsi les rats des campagnes,
Nourrissaient les rats citadins,
Sans que cela ne s'accompagne,
D'égalité entre citoyens.

Mais un jour les chats en guerre,
Assiégèrent la cité des rats,


Les privant de ce qui naguère,
Les rendait si gros et si gras.

Alors ils fuirent la ville,
Vers leurs rustiques cousins,
Devenant soudain serviles,
Et plus qu'aimables à dessein.

Ils découvrirent le labeur,
De ceux qui les nourrissaient,
Et qu'à leurs vies ces malheurs,
En retour les enrichissaient.

Nourrir les autres est acte d'amour,
Mais qui demande gratitude,
Comme l'indispensable retour,
Fécondateur de cette aptitude.

 

LE CHÊNE ABATTU ET LES PASSANTS

Pour Pascal Dubost,sculpteur

Une tempête soudaine,
Abattit un chêne plus que centenaire,
Qui poussait au milieu de la plaine,
Majestueux, puissant, autant que solitaire.
Le premier qui l'aperçut fut un sculpteur,
Souffrant devant cette merveille abattue,
Rêva pour racheter cet acte destructeur,
D'en faire une statue.
Il avait dans son coeur un désir secret,
Celui de sculpter une vierge,
Qui rendrait ce bois sacré,
Pour prier et y brûler des
L'arbre n'entendrait plus dans sa ramure,
La chanson du vent balayant les cieux,
Mais des pèlerins le murmure,
Priant entre leurs chants religieux.
Le chêne ainsi transformé par son rêve,
Et devenu porteur d'un message éternel,
Garderait mémoire de son âme en sa sève,
Après que soit achevé son parcours charnel.
Le deuxième passant était un homme d'affaires,
Qui évaluant du tronc la valeur,
Pensa qu'il fallait en faire,
Des meubles pour collectionneurs.
Ainsi de brillantes armoires,
De génération en génération,
Raconteraient l'histoire,
De cette riche civilisation.
Mais le troisième fut le propriétaire,
Satisfait de voir enfin tombé,
Celui qui faisait de l'ombre sur sa terre.
Il allait de suite sans crainte d'en succomber,
En faire des bûches pour sa cheminée,
N'imaginant pas pour le bois,
D'autre sort que le feu et la fumée.
Il abattait et jamais ne plantait ; exploiter était sa foi.
L'esprit sublime la nature, l'accompagne ou la détruit,
De la culture de chacun, il est le fruit.

 

L'AILLEURS

 


Je voulus aller ailleurs
Y faire un long voyage
Avec dans mes bagages
Mes outils de rimailleur.

Quand je fus arrivé ailleurs
On me dit que j'en venais
Et que si j'y retournais
Il serait encore ailleurs.


Mais enfin c'est où ailleurs ?
Partout sauf ici monsieur !
Je me suis mis à rêver.

Sitôt j'y suis arrivé
Si vous tournez les pages
Vous en saurez davantage.

 

 

LE CHEVAL ET LE TRACTEUR

Un vieux cheval en retraite
Regardait par dessus sa barrière,
Un tracteur qui montait d'une traite,
Le chemin abrupt d'une carrière.
- Qui te rend si fort et infatigable ?
Dit le vieux cheval au tracteur,
Pour faire des efforts dont je suis incapable.
- Hélas ! Je ne suis qu'un acteur,
Et pas entièrement autonome.
Ce qui m'anime, c'est l'intelligence de l'homme.
Ma vie n'est qu'une apparence,
C'est avec toi toute la différence,
Je n'ai pas d'amour ni de haine,
Et pas plus de plaisir que de peine.
Pourtant je rêve d'avoir un coeur,
Même si j'en éprouve quelques douleurs,
Pour pouvoir aimer, ne serait-ce qu'une fois,
Et de ce fait appartenir pour toujours à la nature
Même en sachant que parfois,
Tous les maux qu'on y endure.
- Si tu n'as pas de vie,
Personne ne peut te la prendre,
Et ce dont tu as envie,
Hé bien je vais te l'apprendre,
C'est un don merveilleux,
Autant qu'un exercice périlleux,
Etre !
Privilège inestimable,
Rêve d'éternité ? Peut-être !
Car exister est indéfinissable.
Mystère que la vie nous apporte,
Pour que la mort nous l'emporte.
Un jour le tracteur resta en panne,
Le cheval fut attelé sur la voiture à grandes bannes.
Trop vieux pour tant d'efforts,
Il en tomba raide mort.
Sans souffrir le tracteur,
Retrouva un autre moteur.
Pour reprendre sans manière,
Aussitôt le très dur chemin de la carrière
La machine nous épargne beaucoup de labeur,
Mais il nous faut en connaître les limites,
La nature a partout mis des régulateurs,
Pour qu'en cela on l'imite.

 

Textes : © Raymond Godefroy -- Design & mise en ligne : © Nicolas Pewny