LES PEUPLIERS ET LE SAULE PLEUREUR

Fiers et droits les peupliers
Comme des soldats alignés
Regardent le saule pleureur
Laissant couler sa douleur
Par ses branches s'étirant
Mollement sur le courant.

Il n'est rien de pareil
Que de voir le soleil
Et par toutes nos branches
Comme la soif s'étanche
Jusqu'à la dernière tige
S'en saoulent au vertige.
Que cherches-tu dans la rivière
En tournant le dos à la lumière?
Mais ! Répondit le saule pleureur,
Je crois que vous faites erreur,
Car je profite dans l'eau
D'un reflet encore plus beau,
Qu'en plus je m'y mire
Et qu'à loisir j'admire
La nature s'y reflétant
Autour du soleil miroitant.

Le monde est ainsi fait,
Que chacun est satisfait,
Les uns d'une manière,
Les autres du contraire.

 

LA REPUBLIQUE DES GRENOUILLES

Le peuple des grenouilles,
Etant devenu une république,
Se plaignait de l'air gribouille,
De toute sa classe politique.
Une fois nantis du pouvoir,
Que leur déléguait les citoyens,
Ils devenaient sans le vouloir,
Profiteurs par tous les moyens.
Chaque citoyen s'en plaignait,
A tout celui qui voulait l'entendre,
Mais sans cesse s'employait,
A ne rien changer pour attendre.
Fatigués de tout ce système,
Qui vivait à leurs dépens,
Ou tout changement ramenait les mêmes,
Et à chaque fois plus déments,
Ils s'adressèrent alors au ciel,
Qui leur paraissait si pur,
Afin d'obtenir quelques conseils,
Même si le jugement était dur.
Le ciel s'émut peu de la chose,
Mais conseilla de prendre pour miroir,
L'eau qui les abritait et pour cause,
Que chacun s'y regarde pour savoir.
C' est ainsi que le peuple des grenouilles,
Découvrit avec surprise que ses élus,
Qu'il croyait être des fripouilles,
Lui ressemblaient sans qu'il l'eut voulu.
A quoi bon être un peuple démocratique,
Si chacun en plongeant se cache la vérité,
De toute façon les hommes politiques,
Feront de même avec plus d'efficacité.

 

LES BORGNES

Il était borgne, Ils étaient borgnes,
Ils étaient tous borgnes.
Borgnes de naissance,
Ou bien accidentés,
Borgnes sans souffrance,
Inconscients de leur infirmité.
Borgnes sans le savoir,
Mais tenant pour totalité
leur demi-façon de voir.
Borgnes mais pas cyclopes,
C' est bien là tout l'embarras,
Ne pouvant voir chaque époque,
Qu'à droite ou à gauche suivant le cas.
Opposés dans leurs actions,
Au lieu d'être complémentaires,
De gauche à droite la direction
Oscillait sous la pression des commentaires.
La recherche de la vérité universelle
N'est point là on nous l'assure,
Mais pourquoi la droite a des bretelles
Et que la gauche porte une ceinture ?
Etant borgne moi-même
Et n'ayant pas toute la lumière,
Ce qui évidemment m'amène
A ne pas conclure en la matière.
Pour n'être point paradoxale,
Alors je vous en laisse le devoir,
D'en retirer une morale
Selon votre demi-façon de voir.

 

LE CHOU ET LE COLIMAÇON


Un très vieux colimaçon borgne
Pour avoir perdu une corne
En bataillant contre les limaces,
Bavait tout en faisant des grimaces.


Il racontait à tout le monde,
Que la terre était toute ronde,
Qu'il avait pu seul en faire le tour,
En se hâtant en moins de quatre jours.


Qu'il avait franchi d'un seul élan,
Autour d'un très gros chou de milan,
Assurément tant d'immenses espaces,
A n'en pouvoir mesurer la surface.


Tout en ayant comme une machine,
Porté sa maison sur son échine.

Mais après ce magnifique record,
Il fut pris d'un grand remords.

Il voulut enfin vivre tranquille
En s'enfermant dans sa coquille,
Et prendre ainsi sa retraite,
Au coeur du chou, cache parfaite.

Mais en voulant faire de la soupe,
La fermière un beau matin le coupe,
Et sans chercher plus de façon,
Ecrasa du pied le vieux colimaçon.


C' est là une bien triste histoire,
Que cette fin tragique et sans gloire,
Mais la nature est ainsi faite,
Qu'aucune sécurité n'y est parfaite.

 

L'ARTICHAUT, LE POIREAU ET LE BOUC


Un artichaut bien mûr
Prétendait qu'il était sûr
Que seul portant au coeur
Cette barbe avec honneur
Lui assurait sur les autres
La supériorité d'un apôtre.

Le poireau qui la portait
Avec discrétion au pied
Se prétendait plus habile
Faute d'être plus agile
Car il s'en nourrissait
Et sans elle pourrissait.

Mais le bouc émissaire
Déclara qu'il était nécessaire
Autant pour son éloquence
Que mieux assurer sa défense
De la porter à cet endroit
Auquel seul il avait droit.

Chacun veut oublier sa ressemblance
Pour ne proclamer que sa différence
Et transformer en supériorité
Ce qui par nature est nécessité.

 

LES CHIENS, LE TAUREAU ET LE CAMBRIOLEUR


N'ayant pour tous biens
Qu'un taureau et deux chiens,
Un vieux paysan retraité
De sa maison s'était absenté.
Il avait laissé la garde,
De celle-ci par mégarde,
Au petit chien aveugle et gourd
Et au gros qui était sourd.

Passa par là quelque rôdeur
Dont ils ne sentirent l'odeur.
Mais le petit chien dont la fine oreille
Etait toujours en état de veille
Réveilla le gros qui aboyant
De sa grosse voix en voyant
Cet homme dont l'aspect
Paraissait plutôt suspect.

En aboyant ainsi avec rage
Ils firent un tel tapage
Que le taureau à son tour,
Beuglant comme un sourd
Et grondant comme un tonnerre
A en faire trembler la terre,
Fit fuir le dangereux malfaiteur
A qui ce bruit avait fait peur.

Si nous sommes tous handicapés
Mais que nos talents soient occupés
A compléter ceux des autres,
Alors leurs vertus deviennent nôtres.

 

LES DEUX PIGEONS


Un jeune pigeon ramier
D'une couvée né le premier
Usant de son droit d'aînesse
Partit sans laisser d'adresse.
Pressé d'étrenner ses ailes,
Et que surtout grâce à elle
En survolant la campagne,
D'y rencontrer une compagne.
Emerveillé de sa vision du monde
D'en haut qu'il découvrait à la ronde,
Comme une immense propriété
Dont il pouvait user à satiété.
Sauf que la soirée venant
Il pensa qu'il était plus avenant
Pour pouvoir la nuit se reposer
De chercher un toit où se poser.
Il atterrit donc sur le faîtage
D'une belle maison à deux étages,
Et tout près d'un jeune confrère
Lui ressemblant comme un frère.

De cette belle dont la naissance
Bien que lui étant inconnue
Lui paraissait si bien venue.
Alors pour attirer son attention
Il lui roucoula son admiration.
Mais l'autre resta impassible
Devant cet amour impossible.
Il découvrit donc tout de suite
Que la belle était en terre cuite
Et que ce bel épi de faîtage
N'avait point de vie pour partage.
La vie naît d'une longue mémoire
Dont nous ne connaissons l'histoire,
Sauf que toujours l'amour la précède
Mais que c' est aussi d'elle qu'il procède
Il pensa alors qu'il était plus sage
De retourner vivre dans son village
Et qu'avec l'amour de tous les siens
Il posséderait là les plus grands biens.


 

Textes : © Raymond Godefroy -- Design & mise en ligne : © Nicolas Pewny